
Comme pour les caisses de l'état

Pour ses 25 ans, M6 nous avait fait un cadeau. La chaîne s'était offert Nicolas Sarkozy. Le candidat sortant était l'invité de Capital, dimanche 18 mars, une émission qui se révéla étonnante.
Après le fiasco médiatique de vendredi dernier, cette soirée fut quasiment exemplaire.
Le premier reportage montra une famille qui vivait à 4 euros près. Tout y passa: l'endettement pour se loger, le coût des transports publics, l'envolée des prix de l'eau, le manque d'enseignants dans l'école publique et les conséquences de la suppression de la carte scolaire. Un second reportage traitait de la surcharge des hôpitaux. Voici Capital qui nous décrivait les ravages de la réforme hospitalière. Un nouveau coup dur. Un autre reportage figurait un certain Frédéric qui s'endettait pour se refaire les dents. Sarkozy grinçait des dents en direct. Un quatrième reportage traitait du chômage des seniors. Des quinqua témoignaient de l'absence d'offres d'emploi. On vit aussi un avocat d'affaires détailler les bonus particuliers d'un patron en cours de recrutement.
Face à cette avalanche de mauvaises nouvelles, diffusées en direct et à une heure de grande écoute, Nicolas Sarkozy sombra littéralement. Le candidat sortant parut désemparé. C'en était gênant.
Florilège.
1. Le candidat sortant commença par s'agacer du nombre de normes. Et il promit, juré craché, que s'il était réélu, il supprimerait deux normes chaque fois qu'une nouvelle serait créée. Après la boulimie législative des 10 ou 5 dernières années, l'annonce avait de quoi surprendre. Ce n'était plus une volte-face mais une abdication !
2. Sur l'éducation, Nicolas Sarkozy expliqua qu'il proposait des heures supplémentaires pour les enseignants. Mais rien d'obligatoire, s'étonna le journaliste. Non, reconnut le candidat. Sarkozy dériva sur l'immigration qui, selon lui, était l'une des sources du problème de l'école, et qu'il y avait trop d'élèves à l'école. On croyait rêver. « Vous placeriez votre enfant dans une école publique ?» Sarkozy refusa de répondre.
3. Sur la santé, le candidat sombra. « En France, se soigner est gratuit ». Il oubliait que 5 millions de Français n'avaient pas de mutuelles complémentaires. Quand le journaliste Thomas Sotto lui demanda s'il ne fallait pas jouer sur les tarifs médicaux, le monarque répond à côté, tout en expliquant que les médecins ne gagnaient que 23 euros par consultation.A Thomas Sotto qui lui demanda s'il comptait forcer les médecins à s'installer dans les déserts médicaux, le candidat répondit: « Vous iriez voir un médecin qu'on a forcé à aller à Morlaix?» Il venait de perdre les faveurs du Finistère.
4. Confronté au reportage sur ce commercial contraint de se refaire une dent pourrie, Sarkozy eut cette réponse étonnante: « Franchement, est-ce que vous croyez que le moment est venu à l'annonce de dépenses nouvelles ?» Et d'ajouter : « Il faut bien comprendre que notre assurance maladie est en déficit. » Le journaliste Thomas Sotto était interloqué. Sarkozy évoqua d'autres soins jugés plus prioritaires, comme le cancer et Alzeihmer. Il faudrait réduire les soins dentaires au profit de la lutte contre le cancer, s'interrogea Sotto. « Mais certains malades ont besoin des deux soins, pour les dents et contre le cancer » répondit Sarkozy. Devant notre poste, nous étions tétanisés.
5. Sur le chômage, la bataille de chiffres fut réglée en quelques secondes, au profit de Thomas Sotto, il y avait bien un million d'inscrits supplémentaires à Pôle emploi. Mais Sarkozy expliqua que les chômeurs de catégories B et C n'étaient pas vraiment des chômeurs puisqu'ils travaillaient à temps partiel.
6. A propos des seniors, Nicolas Sarkozy pensait avoir la réponse à un reportage encore une fois accusateur: « Depuis 2007, il y a 520.000 seniors de plus au travail.» C'était faux. Sarkozy parlait d'actifs. Certains, nombreux, étaient inscrits au chômage. Il pensait aussi avoir l'annonce du jour: il proposa l'exonération de charges sociales pour toute embauche de personne au chômage de plus de 55 ans embauchée en CDI ou en CDD de plus de 6 mois, une idée partiellement pompée chez... François Hollande.
Nous avions compris. Si Nicolas Sarkozy tardait tant à présenter son programme, c'est il attendait de recopier les mesures des autres candidats, de gauche comme d'extrême droite.
7. Quelle solution pour le chômage qui explose ? Thomas Sotto lança un reportage sur la surcharge de Pôle Emploi, surtout dans les quartiers populaires. Je pensais à mon épouse.« On a augmenté de 3000 le nombre de salariés de pôle emploi. » s'excusa Sarkozy, mal en point. C'était faux. Il n'avait augmenté que de 1.850 CDD les effectifs de Pôle emploi, début 2009 et sous la pression des manifestations. Puis de 1.000 CDD nouveaux annoncés le 18 janvier dernier. Mais Sarkozy avait la formule: la formation. « Il faut former ». Le journaliste s'inquiète: « Il est où le stock d'emplois après la formation ? » #Sarkopipo répond: « Ben partout ».
On a compris que le candidat sortant envisageait de récupérer une fraction du budget de formation professionnelle pour les chômeurs, mais sans préciser combien. Tout cela restait flou, bien flou.
8. En fin d'émission, Sarkozy fut interpellé par un jeune patron qui venait de créer son restaurant. Le candidat sortant se félicita de la baisse de TVA sur cette activité. Le patron n'en parlait pas. Pour aider les PME, Sarkozy dégaina trois propositions: « Je vous annonce ce soir que nous allons demander à Oseo d'avancer le crédit d'impôt-recherche. » Ah... C'était tout. Puis, il promit d'obliger les grands groupes « d'emmener des PME avec eux à l'export ». C'était bien flou. Et enfin, pour les PME, il allait « supprimer le privilège du Trésor Public.» Accorder aux banques une priorité de remboursement des créances en cas de faillite sur le trésor public, quelle mesure ! Pour enfoncer son point, il rappela sa menace, l'un des ultimatums nombreux qu'il avait lancé à l'Europe depuis 6 jours: « j'ai donné un an à l'EUROPE pour donner la priorité aux PME.» « L'Europe à 27 ? » s'étonna Sotto... A Berlin, Merkel devait trembler...
9. Séquence Fouquet's, un reportage s'attarda sur ces bonus de patron qui ne connaissent pas la crise. « Mais ils n'ont pas été interdits, les Golden parachutes ? » s'inquiéta Thomas Sotto. Sarkozy s'embrouilla « Mais si si » Mais non, mais non. Un peu plus tard, Sarkozy rempile, et oublie de tacler les abus: « Les actions gratuites, c'est pas ce qui me choque le plus ». Sur Twitter, même Jean-Michel Aphati de RTL s'agaçait: « 12 millions d'euros d'actions gratuites à un PDG dans une entreprise ne choquent pas N.» Le journaliste insista sur la fiscalité, et notamment la proposition de Sarkozy de taxer les exilés fiscaux: « Ils perdent la nationalité, les exilés fiscaux ? »... Le candidat sortant écarquilla les yeux: « ben non ».
10. Beaucoup de dépenses, mais peu de recettes. Sarkozy rappela ses deux seules idées du moment: taxer d'un impôt minimum les grands groupes du CAC40, sans plus de précision. Et taxer les exilés fiscaux. « Mais c'est symbolique tout ça ! » s'étonna le journaliste. Sarkozy masquait.
11. Le quasi-coup de grâce était pour la fin, sur les prévisions de croissance: « vous êtes plus optimiste que François Hollande » demanda Sotto. « C'est votre référence » répondit, méchant, le candidat sortant.
La soirée était gâchée.
Voici donc la liste des 20 mensonges de Nicolas Sarkozy.
1. «La France est le pays qui travaille le moins.» C'est faux: les salariés français travaillent en moyenne 36,5 heures en 2008 par semaine, contre 34,6 heures en Allemagne, 34,5 heures au Danemark, 35,6 heures en Suède, 33,2 heures en Norvège, et 33,9 heures aux Etats-Unis. Ces statistiques agrègent temps complet et temps partiel.
2. «Les pays qui ont le plus réduit le chômage sont ceux qui ont augmenté le temps de travail». La réalité est ... inverse : Pierre-Alain Muet rappelle que «les pays qui ont le plus réduit leur temps de travail sont ceux qui ont le taux de chômage le plus faible. Les Pays-Bas (4,3 % en mai 2010) ; la Norvège (3,7 %), l'Allemagne (7,5 %), le Danemark (6 %) alors que le taux de chômage harmonisé approche 10 % en France.»
3. «Les 35 heures ont détruit la compétitivité». Faux : elle s'est améliorée de 1997 à 2002. Le solde extérieur de la France est redevenu négatif ... depuis 2002.
4. «La France est le pays qui taxe le plus les hauts revenus». Faux à nouveau. Grâce aux niches fiscales et à la faible taxation des revenus du capital, le taux d'imposition des plus riches reste faible : «Il est de 25 % pour les 1 000 plus hauts revenus et tombe à moins de 20% pour les 10 plus hauts revenus» note le député Muet. Et le taux d'imposition de Mme Bettencourt est estimé à 20%. Pas plus.
5. «La France est le pays qui taxe le plus les entreprises.» Toujours faux. Le taux d'imposition des bénéfices des grosses PME (>500 salariés) est d'environ 20%, et inférieur à 13 % pour les entreprises de plus de 2 000 salariés.
6. «Le bouclier fiscal évite de verser plus de 50 % de ce que l'on gagne à l'Etat.» C'est argument a été maintes fois démonté. le bouclier fiscal protège le patrimoine et la rente, pas le travail.
7. «Il existait avant mon élection des contribuables qui payaient 100% d'impôt. C'est-à-dire qu'ils gagnaient 1.000, ils payaient 1.000. » Ce mensonge est l'un des meilleurs, le plus grossier, le plus énorme. Personne, en France, ne paye 100% d'impôt. Lundi soir, David Pujadas n'a même pas relevé. Faut-il rappelé que la tranche la plus élevée de l'impôt sur le revenu est de ... 40% ? Et même en ajoutant la taxation des revenus de l'épargne et du patrimoine (moins imposés que le travail), on ne parvient pas à ce chiffre mirobolant.
8. «Le collectif Sauvons la recherche ne s'exprime plus, les chercheurs ne font plus grève». Evidemment, la réponse n'a pas tardé. L'arroseur de l'Elysée s'est fait copieusement arrosé. Le collectif Sauvons la recherche s'est fendu d'un communiqué intitulé: «Aujourd’hui en France quand des chercheurs font grève, seul le chef de l’Etat croit qu’ils travaillent». Et il a rappelé que l'année 2009 écoulée «a été marquée par une grève dans les universités et organismes de recherche comme on n’en avait pas vu depuis 1968.» Depuis 2007, on recense 1600 mouvements de grèves dans la recherche. La dernière manifestation date ... du 1er juin dernier.
9. «En 1997, les socialistes allemands ont supprimé l'impôt sur la fortune en Allemagne». On appellera cela un mensonge par omission : Sarkozy oublie de préciser que les Allemands, socialistes ou pas, n'ont pas supprimé les droits de succession sur l'héritage. Surtout, Sarkozy attribue aux socialistes allemands la décision politique de supprimer leur ISF. Ce n'est pas tout à fait ça : après une décision de leur Cour constitutionnelle du 22 juin 1995, les Allemands ont renoncé à leur ISF. De surcroît, cette décision de la Cour a été invalidée par une autre décision de justice depuis.
10. «Le bouclier fiscal existe en Allemagne depuis plus de vingt ans». Sarkozy récidive. Il n'y a pas de bouclier fiscal en Allemagne. Le président français, qui paraît-il use de Facebook, pourrait-il prendre la peine de regarder sur le Net à quel point cette récidive mensongère finit par amuser la galerie ?
11. «En 2008, les socialistes espagnols ont supprimé l'impôt sur la fortune en Espagne.» José-Luis Zapatero a rétabli une forte imposition sur le patrimoine depuis mars dernier, crise oblige.
12. «Il n'y a aucune raison que l'Etat s'impose une gestion rigoureuse et que les collectivités territoriales, notamment les régions, continuent une politique d'augmentation du nombre de fonctionnaires: 34.000 chaque année depuis 10 ans à compétence constante». Ainsi Sarkozy voulait-il dénoncer l'inflation des budgets régionaux. Le socialiste Martin Malvy, porte-parole de l'Association des régions de France (ARF) lui a répondu : l'Etat a transféré 80 000 fonctionnaires aux Régions ces dernières années.
13. Pour le défendre, Nicolas Sarkozy a qualifié le procureur de Nanterre de «juge». C'est faux. Il est procureur. C'est d'ailleurs toute la différence. Un procureur dépend du parquet, c'est-à-dire du ministère de la Justice. Un juge est indépendant.
14. Le taux de chômage en France serait de 9,5%, et non pas de 10%. C'est faux. Il faut être précis, comme l'a rappelé Nicolas Sarkozy à David Pujadas. Le taux de chômage en France (Outre-mer comprise) est de 9,9% selon l'Insee.
15. Au début de son intervention, Sarkozy cite le «rapport extrêmement fouillé de l'inspection des finances» au sujet de l'éventuelle intervention d'Eric Woerth dans l'examen de la situation fiscale de Mme Bettencourt. Le rapport n'est pas de l'IGF mais de la seule responsabilité de son directeur, comme ce dernier le rappelle en préambule. De surcroît, il ne contient que 12 pages, et multiplie les précautions d'usage à cause du faible délai imparti à l'enquête (10 jours).
16. Aucune enquête sur les soupçons de conflit d'intérêt du couple Woerth ni sur le financement politique illégal n'a été conduite à ce jour.
17. A propos de la nomination des patrons de l'audiovisuel public, Sarkozy explique que ces nominations sont soumises à l'approbation des commissions culturelles du Sénat et de l'Assemblée Nationale. C'est faux. Ces deux commissions ont un droit de veto, au 3 cinquièmes. Elles n'approuvent rien. Bien au contraire, un obstacle majeur (3/5èmes de vote) leur est imposé si elles veulent contester la décision du Chef.
18. «En 35 ans, jamais on ne m'a accusé de quoique que ce soit de sérieux.» Sarkozy oublie simplement le Karachigate, et ces accusations émanant de la police luxembourgeoise. Rien que ça.
19. Selon Nicolas Sarkozy, la prise en compte de la pénibilité dans sa réforme des retraites, serait «un droit nouveau». C'est faux. Le principe même des régimes spéciaux des cheminots, des mineurs, et d'un certain nombre de professions jugées physiquement éprouvantes était cette prise en compte de la pénibilité. Sarkozy, qui se félicite de les avoir abroger (ce qui est également partiellement faux, mais c'est un autre sujet), devrait s'en souvenir...
20. Lundi soir, Sarkozy s'indignait aussi qu'on le soupçonne d'être allé chercher des enveloppes d'espèces chez le couple Bettencourt. Effectivement, certaines enveloppes étaient directement portées au siège de l'UMP, sur instruction du trésorier Eric Woerth. Mais cela, c'est la révélation du jour. Malgré ses efforts, le Sarkogate continue.