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L'écriture pour m'exprimer

Parce que ma vie est une émotion

Le village Publié le Mercredi 30 Janvier 2019 à 18:14:20

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L’orchestre du village et la sono s'en étaient donné à cœur joie ce jour-là. On avait swingué dans les rues, on avait valsé devant la mairie, on s'était abandonné au tango sur la place du marché, rock et disco avaient pris possession de la petite salle des fêtes.

Mais on avait surtout voulu oublier… Les anciens avaient trouvé indécente cette débauche de musique et de danseurs qui provoquait le souvenir du drame de façon indécente. Mais les plus jeunes avaient tellement pleuré qu’ils avaient accordé toute leur insouciance à cette journée de fête. Leurs yeux étaient voilés de tristesse pour certains mais il leur fallait redonner un sens à la vie. Alors les notes ont fusé et ont fait miroiter l’oubli des derniers jours à leurs parents inquiets de les voir perdus dans un foisonnement de questions sans réponses rationnelles.

L’année d’avant, une famille africaine s’était établie à l’entrée du village, dans la maison d’un ancien braconnier qui avait plié bagage après des démêlés avec la justice. Les parents et leurs deux petites filles rayonnantes, deux fleurs innocentes. La maman aimait s’asseoir devant la maison et caresser leurs cheveux. Elle dénouait la tresse de l’une et brossait les couettes de l’autre. Le papa n’était pas souvent présent. Il travaillait en ville disait-on. Mais les langues sont médisantes et celles du village ne dérogeaient pas à la règle. Il se murmurait qu’il avait pris une maîtresse en ville. Certains lui avaient inventé une sombre histoire de travail pas très honnête. Et tous s’accordaient pour penser que cette famille n’avait rien à faire chez eux, même la jeunesse qui ne connaissait que la vie au village et ne fréquentait la ville qu’à travers leurs écoles aseptisées, aveugles et sourdes aux contingences culturelles.

Pourtant, cette même jeunesse avait le sentiment de se tromper et osait parfois se rapprocher timidement de la famille. Une des deux petites filles, la plus effrontée, s’aventurait souvent dans le village. Lors d’une de ses escapades, elle avait été attirée par une forte odeur de sucre. C’était le boulanger, qui s’improvisait aussi pâtissier, qui faisait caraméliser des sucreries. Des enfants salivaient devant la fenêtre ouverte, plantés comme des poteaux sur les pavés qui longeaient la boulangerie. La petite fille se joignit aux gourmands et quand vint la distribution des friandises, elle eut les siennes et quelques autres pour sa sœur. Elle avait, sans le vouloir et tout naturellement, trouvé une place parmi les enfants, une place qu’elle était résolue à garder. D’un sourire, elle se fit toute câline et le boulanger, conquis lui aussi, la regarda repartir chez elle, accompagnée de gamins pour les uns intimidés, pour les autres curieux et bavards.

Peut-on comprendre, peut-on définir ce qui se joua quelques jours plus tard ? En surplomb du village se dressait une belle colline verdoyante et arborée qui abritait les amours naissantes et les parties de cache-cache. Elle accueillait amicalement le touriste quand il se présentait et même en hiver, elle offrait quelques recoins de pure beauté. Un matin, sa paix fut dérangée par des appels inquiets, des mains qui écartaient les branchages, des pieds qui foulaient l’humus. Et puis le silence s’abattit, sur la colline, sur le village et dans la maison à l’entrée du village. A midi, au plus fort de l’ensoleillement, on trouva une petite fille qui avait cessé de vivre.

On ne sait pas si c’est le remord, la honte ou une prise de conscience qui mena le boulanger jusqu’aux gendarmes qui avaient établi leur QG à la mairie. Mais tout le village était là et fut témoin de la scène. On ne sait pas non plus ce que la justice décidera ni ce que deviendra la famille de cette petite fille qui avait su se rapprocher de gens qui n’avaient pas voulu l’accueillir. Ce que l’on sait, c’est que le village est meurtri à jamais et que l’oubli, pour éphémère qu’il soit, peut le sauver. Alors, on a dansé.

 

 


Atelier d'écriture dont les mots imposés sont en majuscules.

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